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Allocution d’Alain Joyandet, secrétaire d’Etat à la Coopération et à la Francophonie, lors de la XVIIe Conférence des Ambassadeurs : Crise et développement durable (28 août 2009)


Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs les Directeurs,
Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

Permettez-moi, en votre nom à tous, de remercier Michael Zammit Cutajar, président du processus de Copenhague. Il nous fait l’honneur et l’amitié d’être avec nous aujourd’hui pour débattre d’un des thèmes majeurs de l’actualité internationale : la crise et le développement durable.

Il ne fait aucun doute dans mon esprit que les deux sujets sont liés.
Il ne saurait y avoir de développement durable sans réelle prise en compte de l’impact de la crise actuelle sur les pays les plus pauvres.
 
Dans le même temps, nos efforts pourraient bien s’avérer vains, si nous ne parvenons pas à nous mettre d’accord rapidement sur un nouveau régime contraignant et ambitieux à la hauteur des menaces que le réchauffement climatique fait peser sur la communauté internationale, et singulièrement sur les plus démunis d’entre nous. C’est l’un des enjeux majeurs de la conférence de Copenhague.

Première question, donc : dans quelle mesure la crise actuelle va-t-elle peser sur les performances des pays en développement ? Et que devons-nous faire pour en limiter l’impact ?

Sur le premier point, les chiffres les plus récents sont extrêmement inquiétants : le taux de croissance moyen pour les pays en développement en 2009 s’établirait entre 2,1% et 1,4%. Selon certaines estimations, la crise économique aurait déjà ramené 100 millions de personnes en situation de pauvreté.

Pour l’Afrique sub-saharienne, même si les situations varient selon les pays, la croissance pourrait être ramenée à 1,5%. Soit près de 5 points de croissance en moins. Après une décennie de croissance soutenue, c’est une mauvaise nouvelle pour l’Afrique. Dans plusieurs pays, les ménages pauvres ont déscolarisé leurs enfants pour économiser de l’argent. Les progrès réalisés au cours de la décennie écoulée dans l’atteinte des OMD pourraient ainsi être rapidement réduits à néant.

Bien évidemment, la situation diffère selon les cas. Pour rester en Afrique, schématiquement, les pays du continent connaissent deux trajectoires distinctes en termes de croissance :
  • un premier groupe comprenant les pays exportateurs de pétrole ou fortement dépendant du secteur minier, où la chute de la croissance est spectaculaire. Ce sera le cas pour l’Afrique du Sud et la RDC ;
  • un deuxième bloc de pays, plus large, regroupant les pays les moins avancés, comme le Bénin ou le Rwanda, et les Etats dits « fragiles », comme la Centrafrique , au sein duquel l’impact de la crise apparaît plus atténué : la croissance économique se réduirait de 1 à 2 points par rapport à 2008, pour se situer entre 3 et 4% à la fin de l’année.

Mais de manière générale, pour la quasi-totalité des pays, le ralentissement de la croissance mondiale, qui a eu pour conséquence l’effondrement du cours des matières premières, se traduit par une chute des recettes d’exportation, une baisse des recettes budgétaires, et partant, une contraction des revenus des ménages.

Parallèlement, d’autres sources importantes de revenus ont également été impactées par la crise, qu’il s’agisse des ressources nationales ou des flux financiers internationaux, publics ou privés (investissements, commerce, épargne des migrants...).

Vous l’aurez compris, l’enjeu aujourd’hui pour tous ces pays est de faire en sorte que ce coup de frein ne soit que temporaire et de retrouver rapidement un chemin de croissance compatible avec les objectifs du millénaire.

Mais je reste convaincu qu’il n’y a pas de fatalité, que l’Afrique est un continent en marche. J’en veux pour preuve l’intérêt des grandes puissances émergentes pour ce continent qu’elles considèrent, à juste titre, comme étant une nouvelle frontière pour l’humanité, voire un nouvel Eldorado.

Je souhaite vous soumettre quelques idées, qui sont aussi nos chantiers communs, et sur lesquels j’attends de vous propositions, analyses et retours d’expérience. Ce pourrait être l’un des points de nos travaux ce matin.

Quels sont ces chantiers ?

Face aux vulnérabilités économiques du continent africain, sur lequel je souhaite concentrer mon propos, nous devons agir sur trois fronts :
  • la sécurité alimentaire du continent ;
  • l’énergie et le développement durable, défi majeur pour l’avenir ;
  • la diversification de la base économique des pays africains, qui passe par un appui au secteur privé et aux entreprises africaines.
Je voudrais développer aujourd’hui devant vous tout particulièrement le premier point, la réponse française à la crise alimentaire.

Nous sommes tous conscients que pour faire reculer la faim, il faut accélérer le développement dans toutes ses dimensions. Mais dans un contexte où les désordres des marchés agricoles mondiaux aggravent l’insécurité alimentaire, il est essentiel de réduire le niveau actuel de dépendance de l’Afrique à l’égard des importations de produits alimentaires. Cette dépendance n’est ni justifiée, ni inéluctable.

Globalement, le continent ne manque ni d’espaces cultivables, ni d’eau, ni d’agriculteurs. La preuve, des pays moins bien dotés en ressources naturelles s’y intéressent dans des conditions qui ont à juste titre suscité quelque émoi. Réinvestir dans l’agriculture africaine est une nécessité politique absolue.

La France, par la voix du Président de la République, à Rome en juin 2008, puis récemment encore à L’Aquila, a plaidé pour un partenariat mondial sur la sécurité alimentaire. Nous avons confirmé notre engagement bilatéral en faveur de la sécurité alimentaire dans le monde. L’effort consenti en 2009, soit 500 MUSD, sera maintenu en 2010 et 2011.

Pour l’Afrique, l’engagement pris en 2008 à Toyako de 1 milliard d’euros de concours nouveaux de l’AFD pour l’agriculture et le développement rural au Sud du Sahara sur 5 ans est en cours de réalisation.

Mais aussi significatif soit-il, cet effort doit s’accompagner d’une recherche de partenariats publics et privés. C’est pourquoi, j’ai demandé à l’AFD de prendre l’initiative d’un fonds pour l’agriculture africaine, en cours de structuration. Ses promoteurs sont la BAD, le FIDA, la BOAD et la fondation AGRA de Kofi Annan. Ce fonds d’investissement qui sera très prochainement établi à Maurice, a été initialement doté de 140 M€ dont 20 M€ apportés par la France. J’en attends des projets exemplaires, notamment pour la contribution que le secteur privé peut apporter au développement des filières vivrières en Afrique et à la reconquête de ses marchés alimentaires.

Pour être pleinement efficace, notre action dans ce secteur doit également soutenir la dynamique de coopération sous-régionale. Ce pourrait être un message de l’Europe, forte de son acquis dans le domaine. En Afrique de l’Ouest, les Etats membres de la CEDEAO et de l’UEMOA s’y sont engagés avec un appui du NEPAD. C’est encourageant et doit nous inciter à consolider ce processus.

J’y vois également une illustration de l’agenda d’Accra sur l’efficacité de l’aide. Aussi, je vous demande d’y être particulièrement attentif. La conférence des partenaires que la CEDEAO organisera en fin d’année sera à cet égard une étape importante. Comme la création du Fonds d’investissement, cette conférence sera d’ailleurs une des suites du Forum que j’avais organisé à Paris à la fin de notre présidence du Conseil en décembre dernier.

Enfin, il nous faut agir au niveau global. C’est le sens du partenariat mondial proposé par la France. Cela concerne l’Afrique au premier chef. Car des décisions politiques agricoles, commerciales voire énergétiques prises à Pékin, Brasilia, Genève, Washington ou Bruxelles ont un impact sur les marchés de Ouagadougou et de Dakar. Les débats actuels sur la réforme de la FAO et sur celle du Comité de la Sécurité alimentaire mobilisent les grands producteurs ou exportateurs de produits agricoles. L’Afrique doit mieux y faire entendre sa voix, pour défendre au mieux ses intérêts. A cet égard, je voudrais saluer le travail remarquable de nos représentations de Bruxelles, Genève, New-York, Washington et, bien sûr, Rome, pour leurs contributions au cours des mois passés.

Deuxième grand chantier, que je ne ferai qu’évoquer, et sur lequel il nous faudra mobiliser rapidement des moyens : l’accès des pays en développement, et tout particulièrement africains, à l’énergie.

La pauvreté énergétique est aujourd’hui un frein considérable à une croissance durable. Là encore, il s’agit de changer d’échelle. Les matières premières énergétiques sont abondantes ; les capacités hydrauliques sous-exploitées ; les nouvelles sources d’énergie peu mobilisées, qu’il s’agisse de la biomasse ou de l’ensemble des énergies renouvelables.

La perspective de la Conférence de Copenhague nous offre une excellente opportunité pour formuler des propositions ambitieuses. J’y vois non seulement une fantastique chance pour le développement de l’Afrique, mais aussi une opportunité d’affaires pour les investisseurs tant les besoins sont immenses avec moins de 15% d’accès des Africains à l’énergie.

Mais là encore, l’Afrique n’est pas qu’une source de problème, elle est également un des éléments-clé d’une solution globale.

Deux exemples concrets d’investissements possibles et d’avenir.
La forêt africaine, tout comme la forêt amazonienne, est le deuxième grand poumon vert de notre planète. Le bassin du Congo joue un rôle climatique majeur : il séquestre l’équivalent en carbone de ce qui est produit sur tout le globe par l’ensemble du secteur des transports. Il convient donc de tout faire pour préserver et entretenir cette réserve de vie.
 
Deuxième exemple, le potentiel hydroélectrique de l’Afrique, énergie propre par définition. A lui seul le fleuve Congo, qui représente 30% des réserves d’eau douce africaine, pourrait produire 40.000 mégawatts, en étant convenablement exploité, soit l’équivalent de la demande énergétique globale du continent africain. Son potentiel est aujourd’hui exploité à moins de 5%. Il y a là aussi un chantier d’avenir à l’échelle du continent.

M. Cutajar nous dira sûrement ce que Copenhague pourra changer, notamment sur le volet de l’adaptation aux effets du changement climatique pour les pays les moins avancés. Mais d’ores et déjà, l’Afrique se mobilise. Je relève que cette semaine, lors d’une réunion préparatoire à Adis Abeba, des moyens importants ont été demandés pour faire face à partir de 2020 aux conséquences du réchauffement.

Permettez-moi d’aborder maintenant le deuxième volet de la problématique du développement durable, en tentant là encore de répondre à deux questions qui nous préoccupent tout particulièrement : quel sera l’impact du réchauffement climatique sur les pays en développement, singulièrement l’Afrique ? Et de quels outils disposons-nous pour prévenir et accompagner ces changements majeurs ?

Le continent africain, vous le savez, contribue à moins de 8% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Il figure en revanche parmi les zones les plus vulnérables au changement climatique : sur les 20 pays les plus vulnérables au monde, 15 d’entre eux sont en Afrique.

Aucun secteur de la vie des hommes et des femmes de ce continent ne sera épargné : l’accès à l’eau sera plus difficile ; la sécurité alimentaire sera plus aléatoire avec la diminution des terres arables ; des maladies vectorielles apparaîtront qui seront directement liées à la dégradation de l’environnement.

Concrètement, cela peut se traduire à plus ou moins brève échéance par des déplacements massifs de populations, des conflits autour des ressources naturelles, des problèmes de santé publique à l’échelle globale. D’ores et déjà le nombre des désastres dits naturels, mais qui sont liés dans 90% des cas au réchauffement, ont doublé depuis 20 ans.

Que faut-il faire dans ces conditions pour se prémunir d’un pareil scénario catastrophe ?
 
M. Cutajar nous dira sans doute quelles sont les avancées indispensables auxquelles nous devons parvenir d’ici Copenhague, quelles doivent être les bases d’un accord ambitieux, global et équilibré, à la hauteur des enjeux.

Je voudrais juste pour ma part aborder trois points.

D’abord, il me paraît indispensable que l’Afrique, tout comme les petits Etats insulaires, dont la survie est en jeu, puisse trouver toute sa place dans le dispositif qui sera décidé à Copenhague, qu’il s’agisse de l’adaptation aux effets du changement climatique, de l’accès à l’énergie, de l’efficacité énergétique, ou encore de la lutte contre la déforestation. Il ne suffit pas de se mettre d’accord à quelques-uns, je pense notamment aux principaux pays émetteurs. Encore faut-il anticiper et préparer les indispensables adaptations pour la majorité des pays en développement.

Ensuite, nous n’échapperons pas à une remise à plat de nos modes d’intervention. La notion de développement durable implique de sortir des approches sectorielles, excessivement cloisonnées et cylindriques. Cette réforme s’applique à nous-même. Nous nous y sommes attelés dans le cadre notamment de la création d’une nouvelle direction générale de la mondialisation, conformément aux vœux de Bernard Kouchner.
 
Elle devra également être conduite au niveau mondial. Je pense tout particulièrement aux institutions onusiennes. Le Président Sarkozy nous a redit avant-hier sa détermination à voir la France rester en initiative pour renforcer la cohérence et la coordination des trop nombreux fonds et agences des Nations Unies.

Les grands investissements, qu’il s’agisse des barrages hydrauliques, de l’exploitation des forêts ou de la biomasse, ne peuvent être conçus sans tenir compte des politiques de santé publique. Pour être efficace, la sécurité alimentaire doit intégrer en amont la gestion durable des ressources. Nous devons ainsi reconnaître que tous les modes d’exploitation ne se valent pas. Il n’est pas trop tard pour permettre à l’Afrique, qui comptera 2 milliards d’individus, à l’horizon 2040, et qui sera majoritairement urbaine, de trouver des modèles de développement agricole adaptés et qui préservent la ressource. La recherche appliquée au développement peut jouer ici un rôle majeur et la France n’est pas dénuée d’atouts.

Enfin, la solidarité internationale doit également être sans faille dans cette bataille déterminante.

Lors du dernier CICID, la France a pris trois décisions importantes :
  • le développement durable figure désormais partie des cinq secteurs d’intervention prioritaire pour notre coopération ;
  • dans le cadre des partenariats différenciés, les pays émergents à enjeux globaux pourront faire l’objet d’intervention importantes de la France, via l’AFD, et à coût budgétaire limité, pour favoriser l’adoption de solutions de développement durable ;
  • la France affectera sur une base volontaire, comme la possibilité en est ouverte par le « paquet énergie-climat », une partie des revenus issus de la mise aux enchères des quotas de CO2 à des actions pour le climat dans les pays les plus pauvres. Cela peut représenter plusieurs centaines de millions d’euros de financements.
Je ne souhaite pas développer davantage, j’ai sans doute déjà été trop long et je cède immédiatement la parole à Monsieur Cutajar.

Je vous remercie.